Vous lisez cette note alors que je suis à Montreuil avec mes camarades du Parti de Gauche, à la rencontre de nos concitoyens. Pendant ce temps-là, à l’autre bout de la France, à Toulouse « la ville rose » (surnommée ainsi à cause de la dominante des briques… rouges), le parti dit « sérieux » tient congrès. J’avais pensé pour illustrer ce non-temps politique me payer le tronche de Gérard Filoche dans les grandes largeurs. Puis, m’est revenu en tête le visage d’un ami : Bertrand. Dans la foulée, une foultitude d’autres faces amicales se sont succédées derrière mes paupières closes : Philippe, Audrey, Sophie rencontrée récemment à la Fête de l’Huma, Emmanuel… Oui, le Emmanuel… Maurel.

 

Je les ai côtoyés quelques temps, autour de la revue Parti pris, des réunions de « Gauche Avenir », du temps que j’étais déjà à PRS et en rupture de ban avec un parti que j’avais condamné comme n’assumant plus son ambition de « changer la vie ». Dans l’évolution politique, chacun a son rythme personnel. Il faut savoir respecter le temps des autres. A dire le vrai, j’ai été personnellement aidé par bon nombre de mes « camarades » qui me jetaient, à chacune de mes interventions en réunion, un méprisant « retourne au parti communiste ». La création du Parti de Gauche, ce 8 novembre 2008 aux aurores, a été pour moi une délivrance, la fin d’une schizophrénie politique devenue insupportable. Bertrand, Philippe, Audrey, Emmanuel sont restés. Nos analyses quant aux possibles divergeaient. Avec Bertrand, j’ai conservé des liens épisodiques mais que je crois solides.

Je pense à lui donc ce samedi matin, aux 14 % dont il s’enorgueillit. Il a raison, il s’est battu pour. Mais, dans le fond, je lui fais confiance : il sait avoir perdu. La motion « Hessel-Laroutourou » fait jeu égal ou quasi avec la sienne, « Maintenant la gauche ». Ses 14 % sont composés de bric et de broc de celles et ceux qui ont des comptes à régler avec la motion majoritaire. Jusqu’aux Ségolistes fous, qui n’ont rien de gauche, obnubilés qu’ils sont par la sainte figure de la maldonne du Poitou. En plus de cela, il doit faire avec les apparatchiks de « Un monde d’avance », feue la gauche du PS dissoute dans la motion majoritaire. Mais qui réclame aujourd’hui des postes en tant que « gauche », bouffant donc encore un peu plus l’espace de Bertrand et ses camarades.

Il faut avoir vécu l’amertume d’une défaite dans une bataille interne au parti pour comprendre ce que peut ressentir mon ami. Cette tristesse qui t’envahit quand tu vois les idées que tu défends sacrifiées sur l’autel des arrangements d’appareil. Parce qu’il reste des gens qui défendent des idées au parti dit « sérieux » et même des vrais militants de gauche. J’ai la faiblesse de croire qu’à l’image de Bertrand, Sophie et Emmanuel, ils ne sont plus légion et se sentent de plus en plus étrangers dans leur propre organisation. C’est un sentiment étrange que celui-ci. Je l’ai ressenti, à compter de 2005 après le vote sur le Traité Constitutionnel européen. Tiens, par hasard (?), les camarades auxquels je pensent n’avaient pas ménagé leur peine pour assurer la victoire du « Non ». Comme aujourd’hui, ils se battent comme des diables pour faire front face aux diktats de Merkel, de l’austérité, du MEDEF.

J’en ai croisé dans la rue, conséquents avec eux mêmes, le 9 octobre dernier. Pour un peu, si ce n’était un trop grand écart, certains pourraient manifester à Toulouse ce samedi, pour demander « le changement maintenant ». Mais accepter de mettre son parti en accusation, c’est dur. On le fait dans le secret des conversations privées, autour d’un verre, le soir après la réunion durant laquelle on a bataillé dur contre les autres, ceux qui défendent aujourd’hui le « pacte de compétitivité » basé sur le rapport Gallois, cette arme de destruction massive contre le salariat. De temps en temps, les bras se baissent, la tentation de Venise.

Le nez dans le guidon obscurcit le regard et l’on ne voit pas qu’il existe une autre voie, une autre volonté donc un autre chemin. Pourtant, les échanges avec les amis passés de l’autre côté ouvrent, peu à peu, une perspective. Le Parti de gauche, ce n’est pas si loin des idées qu’on défend, peut penser Benoît. Il doit surtout être atterré d’entendre ses camarades nous dézinguer en section sur le thème de notre supposé « gauchisme ». Pour nous connaître pour de vrai, il sait que nous sommes simplement de gauche, animés de l’envie irrépressible qui est la sienne : changer la donne pour changer la vie. Point barre. Pas plus compliqué que ça.

Non, je n’ai pas profité ces derniers jours de la tristesse que doit ressentir Benoît, derrière le masque calme et sûr de lui du dirigeant qu’il est. Je l’ai écrit, déjà : je respecte le rythme de chacun. Moi, mon deuil a duré de 2004 à 2006. Après, j’ai fait de la résistance, tenu la tranchée le temps que les copains soient prêts. Puis nous sommes partis. Ca a pris quatre ans. C’est quoi quatre ans quand on n’en a même pas trente ? Hein Benoît ?

Allez, Benoît doit être délégué au congrès à Toulouse, le cœur meurtri des slogans qui lui parviennent de la place Esquirol. Moi, je suis sur le marché avec les miens. Nous débattons, nous confrontons nos idées, nous élaborons l’avenir de la gauche. Nous faisons tout ce qui ne se fait plus dans les travées d’un congrès du parti dit « sérieux ». Et je pense à mon ami. Je suis triste pour lui.

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Bonus vidéo : The Soft Moon « When It’s Over »