Le processus de désignation du prochain leader du parti travailliste, c’est-à-dire de celui qui pourrait être appeler à devenir le premier ministre du Royaume-Uni en 2020, est engagé depuis la démission d’Ed Miliband, après la défaite du Labour aux élections générales du 7 mai dernier [1]. Ce processus de désignation, qui constitue en soi une première depuis les réformes internes qui ont marqué le mandat Miliband, pourrait bien déboucher sur la victoire d’un candidat socialiste et républicain en la personne de Jeremy Corbyn, membre du parlement pour Islington-North (une circonscription du nord de Londres). Si le vétéran de la gauche devait l’emporter, alors qu’un front « tout sauf Corbyn » se met en place à l’initiative des héritiers de Tony Blair, les conséquences seraient énormes, pas seulement pour le Labour Party mais aussi pour toute la gauche européenne.

Meeting de Jeremy Corbyn en plein air

Ce qu’est en passe de réaliser la candidature de la gauche travailliste, c’est bien d’en finir avec le blairisme déclinant. Or, c’est bien cet agenda politique qui a marqué l’évolution des partis sociaux-démocrates dans les années 1990, depuis le PASOK grec jusqu’au partis socialistes de Belgique en passant par le parti socialiste français. Le cas de la social-démocratie allemande est un peu à part, puisque son évolution propre remonte au fameux congrès de Bad-Godesberg et que le SPD a moins de rayonnement que son alter ego britannique. L’agenda politique blairiste a figé la social-démocratie européenne dans une guerre de position, au sens gramscien du terme, muselant toute forme d’opposition au capitalisme. Ce n’est pas pour rien que, questionnée sur quelle était sa plus grande victoire, Margaret Thatcher avait répondu : « Le New Labour ». La chute du mur de Berlin et la déclaration choc de Francis Fukuyama, conseiller du président états-unien Bush Sr : « le communisme est mort, le capitalisme a gagné, l’histoire est finie », semblait valider la vision développée par Tony Blair, d’une social-démocratie rompant avec son dessein historique de transformation sociale.

C’est, entre autres, dans ce contexte que l’on peut comprendre pourquoi la plupart des partis réformistes européens ont abandonné Alexis Tsipras et le peuple grec à leur tête à tête mortifère avec Angela Merkel, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international cet été 2015. C’est bien un renoncement politique qui est à l’œuvre au sein de la social-démocratie européenne, dans son ensemble. Le seul parti réformiste à rompre en tant que tel avec cet unanimisme de la résignation reste le Scottish national party (SNP), le parti nationaliste écossais au pouvoir à Glasgow, qui a appelé à l’allègement de la dette grecque. Ce parti est d’ailleurs un des seuls, outre-Manche, à reconnaître qu’il craint la victoire possible du candidat socialiste Corbyn au leadership du Labour.

Corbyn shoote le blairisme hors des limites du terrain

C’est que les forces anti-austérité ne sont pas minimes en Grande-Bretagne. Dans les heures qui ont suivi la victoire, par défaut, de David Cameron le 7 mai 2015 au soir, plusieurs centaines de Britanniques sont descendues dans la rue pour refuser les coupes budgétaires annoncées par les conservateurs durant la campagne électorale. Le 20 juin dernier, les syndicats et le mouvement social ont rassemblé 250 000 personnes à Londres sur le même mot d’ordre et l’on a observé des répliques à Glasgow et Manchester. Ces rappels illustrent que le résultat des élections générales est moins une victoire du camp conservateur (qui n’a pas même obtenu 40 % des suffrages) mais d’une défaite pour le parti travailliste [2], incapable de se confronter à la bataille culturelle menée par les néo-thatchérites. […]

[1] Les élections du 7 mai 2015 donnent le parti conservateur vainqueur avec 36,9 % des voix et 330 sièges contre 30,4 % des suffrages et 232 sièges au parti travailliste, alors que les sondages donnaient ce dernier vainqueur à la majorité relative.
[2] Lire l’entretien avec Philippe Marlière paru sur Grey-Britain, « La victoire de David Cameron illustre le paradoxe britannique »

 

La suite est à lire sur le site de l’Association culturelle Joseph-Jacquemotte.

Pour les anglophones, une version anglaise de cette analyse a été publiée aujourd’hui sur le site du quotidien socialiste britannique The Morning Star.

 

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Bonus vidéo : Thee Faction « (You’ve Got The) Numbers (Why Don’t You Use It ? »