Le Front national est plus que jamais solidement ancré dans le paysage. Celles et ceux qui ont la mémoire courte peuvent évoquer le « choc » du premier tour des élections régionales mais la réalité est bien pire. La résistible montée du parti d’extrême-droite s’inscrit dans un temps long, scandé par le 6,4 millions de voix obtenus par Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2012, la pole position du FN (24,86%) aux élections européennes de 2014 et, désormais, les 6 millions de voix et 27,3 % des suffrages exprimés lors du premier tour des régionales. Pour rappel, les candidats FN aux cantonales de mars 2015, s’étaient « contentés » de 5,1 millions de suffrages… La réalité des prix est que le nombre de régions que dirigera le FN dans quelques jours est totalement anecdotique. Pour ce parti, les régionales constituent une simple étape. Le fait qu’il se voit privé de présidences de région ne fera qu’alimenter son récit sur la collusion des « partis du système » pour « empêcher la démocratie de s’exprimer ».

On peut certes gloser sur la relativité du score dans un scrutin marqué par l’abstention d’un électeur sur deux. Mais, il convient de se rappeler que l’abstention a reculé de trois points, ne faisant pas reculer le score du parti de Marine Le Pen, contrairement aux idées reçues. Par ailleurs, les médias ont annoncé, certains de manière complaisante d’autres de manière militante comme La Voix du Nord, la victoire du Front national. Cela n’a pas mobilisé les abstentionnistes. Ils savaient ce qui allait se produire, ils n’ont pas jugé utile de venir voter pour s’opposer à l’évidence. Quoi qu’il en soit, à quelques jours du second tour, le FN dispose de réserve de voix : outre les 400 000 votes qui se sont portés sur Marine Le Pen à la présidentielle, en admettant que les 6 millions d’autres soient strictement les mêmes, il bénéficie aussi d’une majorité des voix qui se sont portées sur les listes Debout la France, de Nicolas Dupont-Aignan, pour ne parler que de celles-ci.

La dynamique frontiste est particulièrement forte chez les jeunes, un électorat que l’on trouve aux avant-postes de tous les scrutins décisifs de ces vingt dernières années : Chirac en 1995, Sarkozy en 2007, Hollande en 2012. Les premières enquêtes confirment le basculement de la jeunesse dans le camp mariniste. Selon un sondage de l’Institut Ipsos, 35 % des 18-24 ans – un sur trois – ont fait part de leur intention de voter pour le Front national au premier tour de ces régionales. Un autre sondage, mené cette fois par Harris interactive, indique que 33 % des moins de 25 ans auraient succombé aux sirènes frontistes. Ces chiffres confortent ceux observés à l’occasion des européennes. A cette occasion, le parti de Marine Le Pen a obtenu 30 % des voix parmi les moins de 35 ans, soit 5 points de plus que son score moyen à l’échelle nationale, selon Ipsos-Steria.

nouveau visage du FN

Bien entendu, on peut encore, comme le fait Ouest-France, tenter de minorer par une abstention encore plus élevée chez les jeunes que parmi d’autres catégories de population. Mais là encore, l’alerte n’a pas fonctionné et les jeunes adultes ont, au mieux, laissé faire. A la fin, ces enquêtes convergent encore avec celle réalisée par l’IFOP en septembre 2014. Elle faisait apparaître que, avec des intentions qui oscillent entre 30 et 37% pour les 18/24 ans et entre 34 et 41% pour les 24/35 ans, c’est auprès des couches les plus jeunes que Marine Le Pen obtient ses meilleurs résultats. La permanence de ces résultats doit interroger sur la perception qu’ont les jeunes générations de la société française et de la place qui leur est réservée en son sein.

Parce que le cœur de la question posée par le vote Front national tient, selon nous, moins du déclassement social, qui caractérisait le vote d’extrême-droite dans les années 30, que du dé-placement. Ce dé-placement caractérise le sentiment qu’éprouve une partie grandissante de la population de ne plus avoir sa place dans le « modèle social » présenté par l’oligarchie néo-libérale ou sociale-libérale dans le troisième âge du capitalisme. Ce ressenti n’est pas celui d’une marginalisation. La marge fait partie intégrante de la feuille. Les électeurs du FN se considèrent comme placés hors de la feuille. Ils sont en état de dis-société. Ce dé-placement a d’abord une raison économique. Comme le relève Guillaume Liégeard, dans Regards, « en France, la violence de la crise touche prioritairement la jeunesse par un double mouvement : difficulté à entrer sur le marché du travail, explosion de la précarité des situations pour celles et ceux qui disposent d’un emploi. Face à une absence de perspectives, les plus jeunes se tournent, de plus en plus, vers des solutions autoritaires du type vote Front national ».

la jeunesse atout du FN

Mais ce dé-placement est aussi sociétal. Il témoigne d’un refus désormais assumé du triptyque « liberté, égalité, fraternité ». Le succès éditorial d’Eric Zemmour avec ses pamphlets vendus par centaines de milliers fait écho à ce sentiment de rejet d’une république qui n’assume plus les trois missions qu’elle proclame. Il y a aussi, comme conséquence et comme marque de ce dé-placement volontaire, le refus de tout ce qui a été proposé, par les partis principaux, comme « moderne » : l’euro et plus généralement l’Europe ; la réduction du temps de travail ; le mariage pour tous. Dans ce cadre, peu importe les propositions du Front national, ce qu’il ferait s’il était au pouvoir. Ce qui séduit ses électeurs, c’est d’abord le récit que porte Marine Le Pen, récit relayé avec précision par ses cadres.

Parce que cadres il y a au Front national. Ils sont d’origines diverses : de l’extrême-droite païenne et néo-nazie, de l’extrême-droite catholique intégriste, de la droite néo-conservatrice mais aussi de la gauche voire de l’extrême-gauche. Il y a là des tenants de l’ordre et de l’autorité et des adeptes du chaos régénérateur. Des sensibilités aussi diverses qu’historiquement antagonistes. Et, pourtant, aujourd’hui plus unies que jamais que ce soit en termes d’organisation ou en matière de projet. Marine Le Pen a réussi à réaliser ce que son père n’est jamais parvenu à atteindre : une unification de l’ensemble de l’extrême-droite amalgamée avec des ajouts nouveaux, le tout autour d’un projet dont la triangulation emprunte autant à la gauche (la récupération de la figure de Jaurès) qu’à la tradition maurassienne (Jeanne d’Arc). Le Pen père a toujours été confronté à la grogne des cathos tradis ou de ceux qui allaient devenir les Mégretistes. Avec Le Pen fille, ce temps est révolu. Même la Ligue du Sud du maire d’Orange, Bompard, doit reconnaître la suprématie du Front national nouvelle mouture.

Même Bruno Gollnish est rentré dans le rang
Même Bruno Gollnish est rentré dans le rang

L’unité est devenue réalité autour d’une promesse : l’accession au pouvoir. Plus le Front national se rapproche de la réalisation de cette promesse, plus l’unité de l’extrême-droite sera sans failles. Chaque victoire alimente la dynamique, génère de nouveaux ralliements, conforte le mot d’ordre de campagne de Marion Maréchal-Le Pen : « Nous sommes prêts ». L’extrême-droite est prête à accéder au pouvoir et qu’on ne s’y trompe pas, elle est prête à l’exercer. Le temps de l’amateurisme, période Vitrolles ou Toulon, est lui aussi révolu. Les cadres marinistes ont observé avec précision ces deux échecs et en ont tiré les conséquences pratiques. La preuve en est que le seul maire d’extrême-droite à oser les provocations outrancières qui furent la marque de la période 1995-2002 n’est pas membre du FN. C’est Robert Ménard à Béziers. Et le résultat se lit dans les urnes : dans une grande majorité de villes dirigées par le FN, le score du premier tour de la régionale 2015 est en hausse par rapport à ceux observés au premier tour des municipales 2014.

Silvère Chabot et Nathanaël Uhl

Additif

Pour comprendre ce qu’il se prépare :

Projection des résultats du premier tour des élections régionales dans les circonscriptions…

- La Gauche en tête dans 258, - la Droite dans 154, - le FN dans 139
– La Gauche en tête dans 258,
– la Droite dans 154,
– le FN dans 139

———————————————

Bonus vidéo : Tame Impala « Lucidity »