Aux sources de l’ultra-capitalisme, le socialisme retrouve une nouvelle jeunesse. Depuis plusieurs semaines, vous pouvez lire sur Grey Britain, la montée – tellement irrésistible que, ce 11 août au matin, nous apprenons que quelques apparatchiks travaillistes veulent stopper le processus démocratique enclenché – de Jeremy Corbyn dans le Labour leadership, la désignation du prochain leader du Labour Party, après la démission d’Ed Miliband. Mais, outre Atlantique, un autre socialiste crée lui aussi l’événement. Il s’agit du sénateur indépendant du Vermont, Bernie Sanders, qui anime la primaire démocrate.

Le lundi 10 août au soir (heure locale), à Los Angeles, le sénateur socialiste – et l’un des rares élus de la vénérable assemblée à ne pas être un millionnaire – a rassemblé pas loin de 30 000 personnes pour un meeting inauguré par le responsable local du syndicat des stewards et hôtesses de l’air. Ce dernier, Dante Harris, introduit la soirée par quelques slogans de circonstances alors que l’anniversaire de l’assassinat de Michael Brown par la police de Ferguson génère une nouvelle agitation sociale : « Black lives matter ! Worker’s lives matter ! Truth matters ! » (La vie des Noirs est importante, la vie des ouvriers est importante, la vérité est importante). Le sénateur du Vermont, état traditionnellement le plus à gauche de tous les Etats-Unis, a réuni déjà plus de 100 000 personnes dans ses meetings, dont un record à 28 000 à Portland (nord-ouest des Etats-Unis, proche de Seattle). Si l’affluence était moindre, il a créé l’événement en rassemblant 10 000 personnes le jour même où Hillary Clinton, favorite absolue pour l’investiture démocrate, parlait devant… 300 personnes.

Bernie Sanders s'adresse à la foule après un meeting

Agé de 73 ans, Bernie Sanders « bouffe du terrain ». Sa campagne, comme celle de Corbyn, s’appuie aussi sur une utilisation dynamique des réseaux sociaux pour installer ses thèmes dans le débat public. Le résultat est là : il ne cesse de monter dans les sondages. Selon un sondage Quinnipiac, il aurait 19 points de retard sur Hillary Clinton dans l’Iowa (33 % des intentions de vote, contre 52 % à l’ancienne secrétaire d’Etat). Un retard conséquent certes, mais en mai, quand il s’est déclaré, la différence était de 45 points. Autre signe important, Bernie Sanders a déjà réussi à rassembler sous sa bannière 250 000 donateurs financiers (parmi lesquels, tout de même, nombre de syndicats et d’organisations radicales), plus que Barack Obama en 2007 au même moment de la campagne avec 18 000 donateurs.

Ré-intervention citoyenne dans l’espace public

Ce n’est pas la première fois qu’un candidat de la gauche radicale se présente. Eugene McCarthy a rassemblé les étudiants, les pacifistes et les intellectuels lors des élections de 1968 ; le progressiste George McGovern a fait de même en 1972. On se souvient aussi de Howard Dean, en 2004. Mais la différence, de taille, est que ce même candidat suscite dès les prémices de sa campagne plus d’enthousiasme de la part des électeurs que tous les autres candidats, républicains ou démocrates.

Bernie Sanders lors d'une manifestation

S’il se définit lui-même comme « socialiste », autant dire communiste aux Etats-Unis, Bernie Sanders est plus proche du modèle redistributif de la social-démocratie scandinave. Ses mesures mêlent lutte contre les inégalités, taxation des plus riches, redistribution par le biais de programmes sociaux plus développés, législation pénalisante pour les gros pollueurs, interventionnisme moindre au Moyen Orient, extension des droits civiques, démantèlement des mesures les plus restrictives du Patriot Act… Des propositions aptes à séduire la gauche du parti démocrate mais, semble-t-il désormais, au-delà. Le sénateur du Vermont appuie son discours sur une ré-intervention citoyenne dans l’espace public :

Le moment est venu de dire haut et fort que trop c’est trop. Cette merveilleuse nation et son gouvernement appartiennent au peuple et pas à une poignée de milliardaires, à leurs super PACs et à leurs lobbyistes.

Bernie Sanders  cible singulièrement les jeunes. Le 19 mai dernier, quelques jours avant l’annonce de sa candidature, lors d’un « Ask Me Anything » sur le site Reddit (un échange informel avec les internautes), il a rappelé combien il lui semblait « important que les jeunes Américains comprennent l’importance de la politique et le rôle du gouvernement ». « C’est une tragédie que, lors de la dernière élection, environ 80% des jeunes n’aient pas voté. C’est exactement ce que la classe dirigeante de ce pays souhaite et il faut changer ça. »

Jeremy Corbyn

Un discours qui trouve un écho dans les thèmes et la manière dont le socialiste hétérodoxe Jeremy Corbyn mène sa campagne pour le leadership du Labour. L’un comme l’autre renouent le dialogue avec des organisations et des activistes, mais aussi avec des franges entières de l’électorat, délaissés par les grands partis (que ce soient les démocrates américains ou les travaillistes britanniques). Si les programmes de l’un comme de l’autre ne semblent pas excessivement novateurs aux yeux de la gauche radicale française, dans leurs pays respectifs, ils détonnent et génèrent des débats passionnés. Et, pour Sanders comme pour Corbyn, cela apparaît déjà comme une victoire.

Comme le rappelle Grey Britain, Jeremy Corbyn n’a jamais eu d’autre ambition, comme candidat de la gauche travailliste, que d’imposer un débat d’idées sur ce que le Labour devrait faire après sa défaite électorale de mai dernier. Quant à Bernie Sanders, il n’a, comme objectif revendiqué, que de servir de porte-voix aux idées de la gauche progressiste. « Même si je ne suis pas élu président, ce pays sera en bien meilleure posture » grâce à cette candidature aux primaires, juge le sénateur dans une interview à l’hebdomadaire de gauche The Nation.

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Bonus vidéo : Future of The Left « I Am The Least Of Your Problems »