Cher-e-s ami-e-s, cher-e-s (anciens) collègues,

Il y a des matins, comme ce lundi 8 avril, plus durs que les autres. En buvant le café à la machine collective, au dernier étage, celui de la terrasse du 11 rue  Béranger, c’est l’amertume qui prévaut et pas simplement parce que ce breuvage industriel est parfois bien dur à avaler. J’ai une pensée fraternelle pour vous tou-te-s ce matin, après un week-end qui, pour vous, a dû être bien pénible. Quand on travaille d’arrache-pied pour offrir au lecteur une information de qualité, il est extrêmement violent de voir tous ces efforts réduits à néant par quelques titres racoleurs et déplacés, des bribes de rumeurs transformées en information, des manipulations de discours. Deux maux minent aujourd’hui la rédaction que vous vous échinez à faire vivre : la transformation de votre journal en quotidien officieux de Matignon et la course au scoop.

Pour les journalistes de Libé, le cauchemar continue
Pour les journalistes de Libé, le cauchemar continue

Je me souviens la dernière fois que je suis passé rue Béranger où j’avais rendez-vous avec un ami qui y bosse. Je n’ai pas ressenti cette agitation fébrile et souriante qui est la marque des rédactions vivantes. J’ai souffert de voir vos visages fermés, cette absence de joie, ces tensions à fleur de peau. Quatremer avait encore sévi en votre nom à tous et, comme d’habitude, la rédaction en chef n’avait pas jugé utile de lui demander de venir s’expliquer devant vous comme vous le réclamez pourtant de plus en plus fort.

Une n-ième une de soutien au gouvernement avait fini de plomber une ambiance rendue plus lourde encore par la perte continue de lecteurs, comme si tout le travail que vous aviez mené pour rendre le titre à nouveau crédible avait été foulé aux pieds. Et, quelque part, vous savez bien qu’il l’a été. Ce 8 avril au matin, quand vous voyez ce chapeau faisant d’une rumeur de compte en Suisse pour Laurent Fabius une information, je sais que vous avez eu envie de planter le clavier, de rentrer chez vous, de remettre à jour vos curriculum vitae. Reconnaissons que courir après Médiapart pour se retrouver poursuivi en justice par le ministre des Affaires étrangères, ça fait désordre. D’autant qu’il n’y a, dans les colonnes de votre quotidien, aucun élément probant.

Edwy Plenel Libé perd la tête

Las, les maux dont souffre Libé frappent l’ensemble des rédactions des majors de l’infotainment. Et si vous, vous savez, les lecteurs croient encore que le journal du 11 rue Béranger est un quotidien de gauche ; tout comme ils croient que le parti solférinien reste un parti de gauche. Et vous avez mal à votre titre, comme je vous comprends. Vous avez encore en tête le couplé une et double page consacré à Mélenchon ce week-end. Une nouvelle charge contre le leader du Front de gauche. Au-delà de l’abus de jeux de mots douteux, devenus la marque de fabrique de ce petit groupe qui confisque votre travail, il y a la méthode.

Le fameux « entretien » avec  Christian Salmon, abusivement présenté comme un « ancien proche  de Jean-Luc Mélenchon » , un déçu du mélenchonisme en quelque sorte, ce que l’intéressé s’est empressé de démentir, a bien plombé ces deux jours qui auraient dû être consacrés au repos. Encore plus quand, sur son blog, l’intéressé a jugé utile de procéder à une mise au point claire :

A la suite de l’entretien que j’ai accordé à Libération le 4 avril, je tiens à faire la mise au point suivante. Mes propos qui se voulaient une libre contribution au débat toujours nécessaire sur les formes et sur le langage politique ont été détournés de leur sens par une mise en page grossièrement accusatrice contre Jean Luc Mélenchon, accolés à un titre « l’épuration éthique », qui va bien au-delà du registre des jeux de mots dont Libération s’est fait une spécialité pour relever du soupçon infamant, une photo sournoise et dégradante qui rappelle les procédés de la presse d’extrême droite. Bref un dossier violemment à charge qui vise à discréditer l’action du Front de Gauche et la personne de Jean Luc Mélenchon.

Une de libé anti-Mélenchon

Ce paragraphe fait mal au professionnalisme qui est le vôtre et je compatis sincèrement à votre gueule de bois de ce lundi matin. Les mots posés par notre confrère, et mon ami, Clément Sénéchal résonne durement : « Mais qui demeure encore prisonnier de Libération, à part ses journalistes ? »

Chères et chers ami-e-s, ce matin, j’ai une pensée affectueuse pour vous. Je veux vous proposer – si vous ne parvenez pas à obtenir l’élection d’un directeur de la rédaction comme vous le réclamez depuis le 19 mars courant – que, ensemble, nous poussions les feux pour créer un média alternatif sérieux appuyé sur une SCOP pour échapper à la tutelle envahissante de cet Edouard de Rotschild lequel, en tant que membre de l’oligarchie, ne saura jamais admettre que sa danseuse puisse remettre en cause le système dont il profite si bien.

Libération quotidien libre

Dans l’attente, je vous envoie tout mon respect et mon soutien confraternel.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo : Public Enemy « A Letter To The New York Post »