Première partie d’une réflexion en deux temps sur les quartiers populaires. Elle synthétise mes précédents écrits sur le sujet.

Les quartiers populaires constituent l’avenir de nos villes. Bâtis à plat ou en hauteur, ils concentrent une population certes précaire la plupart du temps mais créative, ingénieuse, solidaire. Rien de durable ne se bâtira sans les quartiers populaires. Au contraire même, c’est bien grâce à eux que nous pourrons construire l’avenir de nos villes.

 Street art

Depuis des décennies, les quartiers populaires sont envisagés comme des problèmes. Problème de précarité économique et sociale des habitants, problèmes du bâti, problème de l’inclusion de ces quartiers souvent périphériques (mais pas uniquement) dans le tissu urbain. Nous raisonnons bien rarement en termes d’atouts dès lors qu’il s’agit des quartiers populaires. Alors que !

Mais revenons d’abord sur ce qui définit un quartier populaire. Ce n’est pas, malgré l’imagerie véhiculée par les médias, le bâti. Il est des quartiers populaires à plat (habitat collectif de faible hauteur, bientôt zones pavillonnaires) ou en hauteur (« cités » HLM voire même résidences locatives privées ou encore co-propriétés comme c’est le cas avec Grigny II en Essonne) ; des quartiers populaires périphériques ou en cœur de noyau urbain (la Goutte d’Or à Paris). Le bâti n’est pas forcément un élément identifiant. Ce qui marque le quartier populaire demeure sa population : une population bien souvent paupérisée ou en voie de l’être, précaire la plupart du temps. Elle a cru à l’habitat populaire comme zone de transition vers la propriété immobilière individuelle et se retrouve, la crise passant, coincée dans un cul de sac. L’autre souci bien concret auquel sont confrontés nos concitoyens vivant dans les quartiers populaires reste qu’il s’agit souvent de zones à fonction unique : l’habitat. Est donc habitant des quartiers populaire, celle ou celui qui se reconnaît comme tel.

Banlieue

Depuis 1981 et les premières flambées de violences aux Minguettes et à Vaulx-en-Velin, les quartiers populaires apparaissent comme les grands oubliés de l’action publique nationale. Les politiques de la Ville successives ont échoué. Les dispositifs connus sous le nom de « Zones urbaines sensibles » puis l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) ont montré leurs limites. A telle enseigne que nombre d’élus locaux réclament, dans l’indifférence des ministres successifs un deuxième plan ANRU.

Dans le même temps, le vécu des habitants des quartiers ne cesse de se dégrader. Au point que les penseurs autorisés se sentent latitude d’évoquer aujourd’hui « l’échec du modèle républicain d’intégration ». La belle affaire que voilà. A priori, on serait tenté de leur donner raison à ces fossoyeurs de l’idéal « liberté, égalité, fraternité ». En effet, quand les émeutiers de 2005 s’en prennent aux gymnases, crèches, écoles, centres sociaux… ils visent les symboles de l’Etat, Etat pris au sens large du terme : de la municipalité aux administrations nationales. Bref, à ce qui représente, sensément, la solidarité collective. Ce faisant, ils dénoncent l’absence de cet Etat au plus près d’eux. Peut-on encore parler de République quand sa présence n’est guère plus assurée, trop souvent, que par la Police nationale de répression et par l’école ?

Les budgets des mairies sont réduits à peau chagrin

Où sont passés l’ANPE puis Pôle Emploi, la Poste, EDF-GDF ? Quels moyens restent-ils aux éducateurs de proximité quand les budgets des mairies – qui sont les dernières collectivités à les employer – sont réduits à peau de chagrin au nom de la sacro-sainte « réduction des déficits publics » ? On doit aussi parler de l’enclavement des quartiers dits « sensibles ». La ghettoïsation de facto s’installe, quand la liberté de mouvements est remise en cause.

Quartiers populaires, quartiers oubliés Loïc Faujour

Dans ce contexte, les collectivités locales sont prises à la gorge. L’exemple de Grigny, en Essonne, est frappant. Cette commune, que l’Etat a fait passer de 3 500 habitants en 1968 à 25 000 en 1975, a le triste privilège de bénéficier des plus faibles recettes fiscales d’Île-de-France, de la plus importante proportion de moins de 20 ans sur le même périmètre. Dans cette ville, au bord de l’asphyxie financière en raison du désengagement de l’Etat, comment assurer la solidarité républicaine au jour le jour ? Ce qui vaut pour Grigny vaut pour Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis, ou dans les Quartiers Nord de Marseille. Le cycle est infernal : pas de ressources ou si peu pour les municipalités, des entreprises peu intéressées pour s’implanter dans des périmètres que les médias s’acharnent à présenter comme « non sécurisés », pas d’emploi pour les habitants qui se voient souvent refoulés en raison de leur simple domiciliation.

Les associations sont débordées, devant assumer en lieu et place de la puissance publique, la solidarité, l’éducation, la prévention, avec des moyens en baisse constante. Combien d’entre-elles ont dû supprimer des actions faute de subventions à la hauteur des enjeux ? Combien de programmes associatifs ont disparu depuis que les gouvernements successifs, de la présidence Chirac à celle de Sarkozy, ont supprimé les emplois-jeunes ? Combien de bénévoles se retrouvent désemparés quand les subsides des collectivités, de l’Etat et même de l’Europe sont désormais distribués dans le cadre « d’appels à projet » et non plus pour assurer le fonctionnement au quotidien ?

La Grande Borne

La France « black blanc beur », devenue un leurre pour journaux télévisés au début des années 2000, a disparu des prompteurs. La vraie France tricolore est celle de l’apartheid social. A Sevran, à Hautepierre (Strasbourg), dans la « Muraille de Chine » de Clermont-Ferrand, au Mirail à Toulouse, au Morillon à Montreuil, blacks, blancs et beurs vivent la même absence de débouchés, la même violence sociale, le même désespoir. Avec pour seules réponses que trois ministres successifs se sont fixé comme objectif de passer ces quartiers au « kärscher » pour en éliminer « la racaille ».

Aujourd’hui, dans cette crise économique, sociale et morale qui traverse notre pays, c’est bien le manque de service public, le manque de République, qui est en cause. La reconquête des banlieues est un objectif en soi pour la gauche dans ce pays, mais aussi pour tous les républicains. Certes, il faut condamner la violence ; certes, il faut renouer le dialogue ; certes, il faut en finir avec les communautarismes divers qui gangrènent les périphéries (géographiques, sociales, culturelles…) de l’hexagone.

 Jean-Luc Mélenchon à Bondy

Les quartiers populaires :
lieux de créativité, d’inventivité, d’ingéniosité

Pourtant, les quartiers populaires ce sont, avant tout, des lieux de solidarité, des lieux où l’on se connaît et où l’on partage la même vie. Ce qui explique le score souvent bas du Front national dans ces endroits. Ce sont aussi les lieux de créativité, d’inventivité, d’ingéniosité. Quand les associations ne bénéficient pratiquement plus de fonds publics, il faut trouver les voies et moyens pour faire autant, voire mieux, avec moins. Ce lien social fonctionne, encore, et c’est souvent la dernière chose qui marche vraiment, notamment parce que la solidarité joue. L’implication active des citoyens compense les carences de l’action publique. Cette participation effective, quoi que non théorisée, explique souvent la fierté d’appartenance au quartier que l’on retrouve souvent.

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Bonus vidéo : Hardkore & Ame « Zone rouge »