Bonjour Brivaël,

Tu ne me connais pas et, pourtant, aujourd’hui, je m’adresse à toi. En fait, j’honore une promesse faite à mon ami Georges, ton père. Il m’a raconté, il y a quelques mois de cela, tes « embrouilles », que tu t’es fait dépouiller et cogner dessus à plusieurs reprises. Il m’a dit ton incompréhension, ta haine. Puis, il y a eu cette histoire, à Grigny, ville que je connais bien, où des passagers d’un RER – le D, celui que je prenais pour aller bosser – se sont fait dépouiller à leur tour. Et ce déchaînement de violence, aussi gratuit, m’a rappelé que je devais un texte à ton papa.

RER D attaqué dans l'Essonne

D’abord, il y a cette question : « peut-on excuser la violence ? » Ma réponse est non. J’ai été, moi-même, il y quasiment 20 ans de cela, victime de violence gratuite, parce que ma tête ne revenait pas à quelqu’un ou que je n’avais pas le bon look ; 20 ans après, je ne sais toujours pas. J’en suis ressorti avec le nez cassé, la cloison nasale déviée et – le pire pour moi qui suis une taupe – mes lunettes en morceaux. Le temps que je me retourne, celui qui m’avait agressé avait disparu. Toi, si j’ai bien compris, c’est d’agressions en groupe dont tu as été victime. C’est encore plus violent comme sentiment, mais la douleur au fond reste la même.

Je veux pouvoir te dire, au travers de ce qu’il m’est arrivé, que tu n’es pas seul. Je sais que cela ne va pas te réconforter vraiment. Mais, au moins, tu sais que plein de jeunes gens, de toutes les origines – j’insiste sur ce point –, sont victimes de violences gratuites quasiment tous les jours. Et de la part d’autres jeunes gens, de plus en plus jeunes, mais de toutes les origines aussi. Malheureusement, c’est particulièrement vrai dans nos quartiers, les quartiers populaires. Même si des petits fils à papa sont capables d’infliger de la violence aussi. Sauf que celle-ci, personne n’en parle.

Un ado se fait dépouiller

Je suis certain que ce n’est pas en raison de ta couleur de peau que tu as été agressé. Tu vas me répondre que je n’en sais rien, que je n’étais pas là, et tu auras raison. Je te demande de me laisser finir. Si ce que m’a dit Georges est vrai, dans ta banlieue essonnienne, tu n’as pas la gueule de l’emploi : tu es grand, costaud, tu as le look du rocker plutôt que du wesh wesh. Tu sais, ça suffit à justifier l’injustifiable pour des crétins sans cervelle. Pour des petits cons, « se taper » le grand costaud, c’est une espèce de gloire dont on peut se vanter dans le quartier. Tu le sais comme moi, dans nos villes, tout se sait. Et la réputation, faut se la faire pour éviter qu’on se fasse cogner à son tour.

Pour le moment, tu vas me rétorquer que je n’avance aucune solution. C’est vrai mais j’y viens. D’abord, mais tu le sais aussi, se faire justice soi-même ne résout rien. Au pire, cela peut même déclencher le cycle infernal de la vengeance. L’honneur à récupérer, toutes ces conneries qui ne génèrent que plus de violences encore. Alors quoi ? Les flics. Et oui, ces enfoirés de flics. Je ne fais pas partie de cette « gauche » angélique qui pense qu’un bon policier est un policier mort. Je crois qu’ils ont un rôle à jouer pour maintenir la sécurité partout et pour tous. Parce que je crois que lutter contre l’insécurité est un devoir pour les gens de gauche. Et tu vas me dire que les flics ne font rien, qu’on ne les voit plus. Ce serait un bon constat.

Policiers en banlieue

Et c’est justement parce qu’on ne les voit plus, les flics, que les petits cons qui t’ont dépouillé se sont sentis autorisés à le faire. Cela n’a pas toujours été pareil. Il y a encore dix ans de cela, il y avait des flics dans les quartiers, toujours les mêmes, qu’on finissait par connaître et qui nous connaissaient, qui ne nous manquaient pas de respect parce que nous avions le look différent ou un teint un peu trop basané. Le genre de flics qui, quand tu faisais une connerie, t’amenait quasiment par l’oreille chez tes parents, lesquels te filaient une bonne raclée avant de te priver de sortie pour un mois. Je caricature, mais c’est l’idée. Aujourd’hui, les flics dans nos quartiers, ce sont les types de la BAC (Brigade anticriminalité) qui débarquent comme des cow-boys, assurent le show pour rassurer les vieux et repartent une heure après, nous laissant tous pareils qu’avant, seuls avec les mêmes connards qui foutent le bordel.

Je fais partie de ceux qui disent qu’il faut remettre des policiers en tenue, formés, intelligents (je te jure qu’il y en a et beaucoup plus qu’on ne le croit) dans nos quartiers. Cela demande des choix du gouvernement, parce que cela coûte de l’argent. Cela dit, pour les gras actionnaires du CAC 40, de l’argent y en a toujours. Demande à ton père de t’expliquer comment ça se passe dans son entreprise, tu comprendras.

Policiers gare du nord

Il y a une dernière chose que je veux prendre le temps de t’écrire. Les mômes qui t’ont agressé, il ne faut pas les excuser. Mais il faut comprendre que la société les traite d’une drôle de manière. Déjà, ces flics dont je parle, quand ils les voient pour autre chose que jouer aux policiers et aux voleurs, les rapports sont loin d’être respectueux. Si tu n’as pas la bonne couleur ou la bonne allure, c’est contrôle direct et pas avec « bonjour madame, bonjour monsieur, pourriez-vous, s’il vous plaît, nous montrer vos papiers ? »… Les rapports sont beaucoup plus violents. Ca n’aide pas à discuter, tu en conviendras.

Et puis, quand tu viens de banlieue, notamment du 91 ou du 93 pour parler de celle que je connais, c’est super dur de trouver du boulot. Nos quartiers sont en train de devenir des sortes de ghettos où l’on parque les pauvres, les laissant se débrouiller entre eux. Le taux de chômage explose et les jeunes sont les premières victimes. Qui plus est, difficile de croire qu’on va te trouver un job quand tu vois tes parents à la maison depuis des années parce qu’il n’y a pas de travail pour eux non plus.

Contrôle au faciès

Comme il faut bouffer, faut trouver de l’argent ; donc, on le prend là où il est. Un portable volé, c’est 10 ou 20 euros chez le receleur. Ou alors, on peut le garder pour soi si c’est un appareil dernier cri. Parce que, quand tu regardes la télé à longueur de journée, que tu vois les pubs pour toutes les conneries qu’on veut te fourguer, certains se demandent « pourquoi, moi, j’aurais pas le dernier Iphone, le dernier blouson à la mode ? » Et comme les séries télé te montrent les gangsters et les voyous comme des héros des temps modernes, tu vois le truc… Cette société nous pousse à consommer ; à avoir le dernier jean ou ordinateur, la dernière console, la tablette qui en jette ; à rester dans le coup. Comme si on n’existait que par ce que l’on porte ou ce que l’on possède.

Voilà ce que je voulais t’écrire Brivaël, avec mes mots à moi. Je ne sais pas si cela va t’aider, en vrai. J’espère juste que tu pourras y voir plus clair et qu’on aura l’occasion d’en discuter de vive voix bientôt, si tu en as envie.

RER D attaqué dans l'Essonne

Prend soin de toi.

Nathanaël

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Bonus vidéo : Lofofora « Au secours »